Le fabuleux destin de la langue française
ou
Le voyage des mots des origines à nos jours

Les Amis de la bibliothèque de Semoy ont le plaisir de vous restituer la causerie du vendredi 3 octobre 2025, concoctée par Marie-Claire. Environ soixante personnes sont venus découvrir ou redécouvrir le sens des mots et voyager dans les siècles ainsi que les contrées plus ou moins lointaines. Difficile à résumer, nous avons donc choisi de diffuser l'intégralité de l'exposé.
La langue française
est un voyage qui comporte des rencontres avec d’autres langues, notamment 2 langues privilégiées qui n’ont jamais cessé d’enrichir le français : le latin classique et le grec ancien.
À la recherche des origines
Au commencement étaient les Gaulois, ce sont des Celtes qui avaient envahi notre territoire entre 700 et 500 avant J.-C et parlaient le « Gaulois ». C’est une langue indo-européenne.
Vers 6000 ans avant J.-C, des populations venant de Turquie (et non du Caucase et de la mer Noire) se sont dispersées vers l’Inde puis vers l’Europe. Presque toutes les langues parlées en Europe sont indo-européennes sauf le basque, le finnois, le hongrois, l’estonien et le turc.
Les linguistes au 19ème siècle ont remarqué des ressemblances entre mots de même sens. En fait, il n’y a aucune trace écrite de l’indo-européen puisque l’écriture n’avait pas été inventée.

La langue gauloise

Bibracte, oppidum, ville fortifiée, les Eduens
La langue gauloise était parlée dans toutes les tribus de la Gaule qui comportaient deux grandes autorités :les chefs de village et les druides. Elle a été parlée pendant 1000 ans environ (-700 avant J.-C au 6ème siècle environ).
1) La langue des Gaulois avant l’arrivée des Romains
Cependant, les Gaulois ont transcrit leur langue en faisant usage de l’alphabet grec dès le 3ème siècle avant J.-C. Ce sont les Grecs qui ont fondé la ville de Marseille vers 600 avant J.C. On parle alors de gallo-grec.
2) La langue de Gaulois après l’arrivée des Romains
Puis les Gaulois ont fait usage de l’alphabet latin pour transcrire leur langue dès la conquête du sud de la Gaule à la fin du 2ème siècle avant J.-C.
Ces 2 alphabets, grec et latin, leur ont permis de transcrire des noms propres sur des stèles funéraires, des cruches et même des pièces de monnaie où le nom de Vercingétorix apparait parfois.
Grâce à l’archéologie préventive, on connaît 2 à 3 fois plus de textes gaulois qu’il y a 50 ans. Ils parlent surtout de la vie quotidienne et religieuse.
À Orléans, entre janvier 2022 et février 2025, le Service d’Archéologie de la Ville d’Orléans a réalisé des fouilles de grande ampleur à l’emplacement de l’ancien hôpital Porte Madeleine. On a découvert une nécropole romaine de 76 sépultures datant du 1er et 2ème siècle de notre ère. Retrouvées à côté des défunts, 22 tablettes de malédiction, appelées « tablettes de défixion ». Ces plaques en plomb contiennent des inscriptions en langue latine, mais aussi gauloise, évoquant des formules magiques et des malédictions pour demander à un dieu de nuire à une personne dont on a été victime.
Voici ce qui arrive en 52 avant J.-C. : la défaite d’Alésia, Vercingétorix battu, la Gaule occupée.
Les Romains sont vainqueurs et imposent leur langue, leur culture.
D’autre part, les Gaulois admiraient ce peuple plus avancé au niveau technique, notamment en agriculture.
Ils apprécient le confort à la romaine (théâtre, thermes, routes …).
Parler latin, c'est la langue indispensable pour obtenir la citoyenneté romaine. On est sûr que le gaulois a cessé d’exister à la fin du 6ème siècle.
L’héritage du gaulois
Ce sont 100 à 150 mots n’ayant aucun rapport avec le commerce :
-le monde agricole : alouette, bruyère, boue, mouton, suie, caillou, tonneau , cervoise, crème, bouleau, chêne, coudrier, if, ruche. Le mot « ruche » est gaulois, mais « miel »est un mot latin, car il est en rapport avec le commerce
- les véhicules : char, carriole, carrosse, charrue
l’histoire du mot « bouge » : à l’origine : un sac
Quand le sac était petit : une bougette, il est parti en Angleterre au moment de la conquête normande (11ème). Mal prononcé, il est revenu sous la forme budget, ce n’était plus une petite bourse, mais n’importe quel financement, en particulier celui de l’état.
l’histoire du mot « la lieue »
la lieue gauloise : 2222 m ; le mille romain 1485 m
Les Romains avaient installé des bornes milliaires sur toutes les routes qu’ils construisaient, malgré cela les Gaulois ont continué à employer le mot lieue qui a survécu pendant des siècles jusqu’au 19ème (Balzac, Jules Verne). Aujourd’hui, il nous reste les bottes de 7 lieues, à 20 lieues à la ronde, être à 100 lieues de penser que…
Certains mots gaulois n’avaient pas d’équivalents dans le latin, car les Romains ne connaissaient les objets qu’ils désignaient : sapo « savon » (les Romains utilisaient l’huile), cervesia « bière » (les Romains buvaient le vin), bracae « pantalon » (les Romains portaient des toges ou des tuniques), etc…
Le latin parlé en Gaule
Le latin que les Gaulois entendaient et qu’ils ont peu à peu parlé, a été déformé par leur accent.
Il s’agissait du latin vulgaire (vulgus : le peuple, le commun des hommes) parlé par les soldats et les commerçants. Le « beau latin » est celui de la langue écrite. Ce latin parlé va donner naissance aux langues romanes dont le français bien sûr. Il faut tenir compte du caractère oral du latin vulgaire : c’est une langue non littéraire, outil de communication d’un grand nombre de gens, très simplifié et très familier, avec des formes expressives, voire argotiques.

Quelques exemples :
tête caput en latin, mais tésta en latin vulgaire (pot en terre/ cruche), façon familière de nommer la tête, comme nous bobine. L’évolution phonétique du mot testa : testa → teste →tête
cheval : equus mais caballus en latin vulgaire (canasson). Voici l’évolution phonétique du mot caballus (par palatalisation : le k devient tch et ch). caballus →cavallou → tchévallo → tchéval → tcheuval →cheval → chfval
catus →tchatus → chat
Les mots latins de 2 syllabes étaient accentués sur la 1ère : rosa → rose / templum →temple / soror →sœur / focum → focu → feu
Le temps des Barbares
Rappel historique :
375 les Huns, tribus guerrières chassés de Mongolie par les Chinois, partent vers l’ouest.
Gigantesque jeu de billard : la 1ère bille les Huns disperse les autres billes, chaque bille en pousse une autre. Les Ostrogoths, Wisigoths, Burgondes, Alains, Francs etc déferlent sur l’empire romain.
476 : fin de l’empire romain d’Occident. À partir de là, le latin commence à se différencier : les communications avec l’Italie sont coupées, les échanges commerciaux périclitent, les routes sont peu sûres, les écoles disparaissent...
On assiste au morcellement du latin, au 5ème, 6ème et 7ème siècle. La situation est complexe.
Les Francs

Francs, Alamans, Burgondes, Wisigoths parlaient tous des langues germaniques, mais c’est l’influence franque qui a été dominante pour la variété de langue qui deviendra le français au nord de la Gaule.
Les Francs administrent le Nord- Est de la Gaule (la Belgique seconde) et en 486 Clovis est vainqueur du général gallo-romain Syagrius près de Soissons, ce qui lui permet d’étendre son pouvoir jusqu’à la Loire.
En 507, lors de la bataille de Vouillé, il vainc les Wisigoths et s’empare du sud de la Gaule.
Clovis (466- 511) parle le francique, mais cette langue de l’envahisseur ne va pas s’imposer (contrairement au latin). Ils connaissaient le latin (armée, commerce), ils se marient et c’est la langue maternelle qui l’emporte, ils se christianisent.

En 496, Clovis est baptisé et devient donc le protecteur de l’Église dont la langue est le latin
Les monastères se multiplient et deviennent grâce aux copistes des centres de diffusion de la culture gréco-latine. Les gallo-romains et les Germains commencent à parler une autre langue qui n’est plus du latin, c’est la langue romane qui évolue sans cesse, elle prend des formes variées selon les régions, c’était une langue orale (la langue écrite reste le latin).
L’héritage des Germains
mots de la guerre : guerre, baron, éperon, épieu, étrier, félon, fief, heaume (chevalerie), orgueil, haïr
la vie des champs : bois, bûche, haie, jardin, osier, roseau, troène, héron, mésange, jardin
les limites, beaucoup de mots : lice, liste, hallier et jardin
les noms de personnes Certains prénoms sont d’origine germanique : bert = brillant Albert, Robert, Hubert baud = audacieux Thibaud ard = fort, puissant Bernard, Gérard
la consonne /g / beaucoup de mots commençant par /g/sont d’origine germanique. Dans cette langue le mot commence par /w /(ex : war en anglais) mais le w était prononcé/ gw /donc /g/ ensuite : gagner, garder, guetter, guérir, gain, gant, gars, garçon.
le retour du h la hache, la houe, la haine, la honte, le hangar, le héron, le hêtre, le hameau
Ils commencent par un h aspiré (on ne fait pas la liaison ni l’élision). Les Francs prononçaient ce /h/ comme dans hair en anglais ou hund en allemand. Ce n’est pas le cas pour d’autres mots français comme homme ou honneur, car ils viennent du latin et le h ne se prononçait plus.
Conclusion : ce mélange gaulois, latin vulgaire et germanique constitue la langue romane . Le français deviendra distinct des autres langues romanes : italien, espagnol, roumain, portugais, occitan… Ce sera le plus germanisé.
La naissance du français
Charlemagne (742/747 ? - 814). Charlemagne qui parlait le francique admirait le latin, il s’offusque du latin qu’il entendait dans les discours des clercs. Il fait venir Alcuin moine savant, pour enseigner dans les écoles monastiques le « vrai latin ».
Charlemagne est le premier à vouloir prendre en main le destin de la langue

Les serments de Strasbourg (842).
À la mort de Charlemagne, ses 3 petits-fils se disputent l’empire. Charles le Chauve et Louis le Germanique contre Lothaire. Charles le Chauve prononce une partie en francique (langue de son frère) et Louis le Germanique en langue romane rustique pour que les soldats comprennent.

Ce sont les premiers textes rédigés en langue romane et non en latin. C’est l’acte de naissance du français.
Sur l’importance de ces serments, Claude Hagège dit : « pour les clercs, la seule langue qui avait une dignité de pouvoir était le latin. Pour la première fois, la langue que parlent les populations reçoit la dignité d’une langue écrite, par conséquent se pose en rivale du latin. »

La forme salvarai (je sauverai/soutiendrai) montre une évolution dans la façon d’exprimer le futur en ajoutant à l’infinitif « habere » = avoir. salvare habeo : j’ai à sauver alors qu’en latin classique, on dit « salvabo »
La langue parlée s’est éloignée du latin.
L’intermède viking
Dès le début du 11° siècle, ces Germains venus de Scandinavie font leurs premiers raids sur les côtes de la Manche et pillent à l’intérieur des terres, parfois jusqu’à Paris et même en Bourgogne.
Pour avoir la paix, Charles le Simple leur cède la Normandie
911 : Rollon → Robert Ier → plus d’incursions → vassaux du roi et conversion. Ils s’intègrent, ils perdent leur langue, car en fondant une famille, c'est la langue maternelle qui l’emporte (langue romane).
Ils deviennent puissants, Guillaume le Conquérant conquiert l’Angleterre en 1066, L’aristocratie anglo-saxonne disparaît laissant place à l’élite normande qui parle français. Les rois anglais parleront français jusqu’au début du 15ème siècle. La devise de l’ordre de la Jarretière « Honni soit qui mal y pense ».
Bernard Cerquiglini (linguiste) dit « La langue anglaise n’existe pas, c’est du français mal prononcé. »
L’héritage des Vikings
Ils ont laissé les mots (50 environ) de la mer surtout : vague, varech, crique, hauban, quille, cingler, flotte, turbot, homard, édredon, duvet, narval, geyser
joli → jolif = gai, beau ou ardent, amoureux. Ce dernier sens se retrouve dans l’expression « faire le joli coeur ».
Le temps des dialectes
Depuis les premières invasions, il y a eu un morcellement de la langue, chaque région a fini par avoir son propre dialecte, on ne se comprenait plus d’une région à une autre. Seuls les clercs parlaient latin qui était la langue écrite.

Système féodal :
Monarchie sans pouvoir et seigneur/suzerain → fief → vassal (défense)
Paris s’éveille :
987 : Hugues Capet est élu roi par les grands du royaume et l’Église. Il est duc de France (aujourd’hui l’Île-de-France). Duché réduit. Il parle le françois (franswé) on appelle cela l’ancien français. Peu à peu, les rois vont étendre le domaine royal.
Ce dialecte de Paris va devenir la langue commune, pourquoi ?
- position géographique favorable entre la Seine, l’Oise et la Marne
- voir importance fictionnelle de la fonction royale.
- raisons économiques grenier à blé Beauce et Brie
- raison culturelle : naissance d’une littérature soutenue par la cour → prestige 12ème et 13ème siècle..
Cette langue va s’écrire et supplanter les dialectes.
- chansons de geste : exploits chevaliers affrontements Chanson de Roland
- romans courtois : amour du chevalier pour sa dame Lancelot Perceval
- le Roman de Renart critique sociale → le goupil → Renart → le renard
- les fabliaux : grivois
Trouvères et troubadours poètes et compositeurs du 11ème au 13ème siècle.
troubadour → langue d’oc / trouvère → langue d’oïl le b a évolué en v (comme avoir issu de habere et le b a disparu (comme foi issu de fidem )
Anecdote : le trouvère Conon de Béthune emploie des mots d’Artois à la cour de France en 1180. Le roi et la reine le lui reprochent. A la cour, on doit adopter la langue du roi même si on peut comprendre l’autre dialecte. Un modèle linguistique se dégage.
Les emprunts du françois
le mot amour est enfant du midi
Les mots latins en or ont donné eur en français : flor fleur calor chaleur MAIS amor → amour et non ameur , c’est un mot de langue d’oïl (même chose pour le mot jaloux). Il emprunte aussi à d’autres dialectes : limousin, auvergnat, gascon….
Le cas du reblochon (mot qui vient du franco-provençal, fromage de la Savoie aujourd'hui). prononciation roblochon et non reblochon. Vient d’un vieux mot savoyard rablassa = voler et plus tard = traire une seconde fois, pratique interdite au 14ème siècle. Ce produit de la seconde traite servait à faire le fameux fromage.
Les emprunts à l’arabe
À partir de la mort de Mahomet en 632, les Arabes vont conquérir le bassin méditerranéen.
En 711, ils franchissent le détroit de Gibraltar pour conquérir la péninsule ibérique. Le monde arabe a récupéré l’héritage scientifique grec, car en Europe, depuis les invasions, les manuscrits anciens ont été perdus. Ils traduisent en arabe. C’est à Cordoue que se trouvait la plus grande bibliothèque d’Europe et les savants y vont et récupèrent ces savoirs et les traduisent en latin. (600 000 volumes)
Traduction du grec à l’arabe et de l’arabe au latin (ou espagnol/italien)
Pour reconnaître l’origine arabe d’un grand nombre de mots : présence de la syllabe al- au début du mot (article défini le, la). Attention alouette est un mot gaulois !!
La médecine : alambic = al+ ambix (vase à distiller en grec) alchimie = al+k?miy? vient du grec), désignant l'alchimie elle-même, ou bien son but ultime, la Pierre philosophale.
Elixir= al+iksir (ksêron : médicament de poudres sèches en grec)
ALBUCASSIS, (Khalaf ibn Abbas Al-Zahrawi - 936-1013) : grand chirurgien arabe du 10ème siècle, traducteur du grec et de ses propres découvertes, son manuel de chirurgie perdure jusqu’au 16ème siècle.
Les mathématiques : algèbre, zéro (introduction du zéro + système décimal = révolution en occident dès le 12ème siècle).
chiffre vient de l’arabe sifr = vide Ce mot a été traduit en latin zephirum, on le retrouve en italien zeforo zefro zero. Donc sifr a donné chiffre et zéro. En fait, ils les ont empruntés à l’Inde, chiffres indo-arabes. En plus de cette voie savante, les mots arabes ont transité grâce au commerce florissant.
Amiral = emir al bahr (prince de la mer) suppression de bahr
orange, abricot, sucre, café, sorbet, alcool (al-khol), jupe (djubba : long sous-vêtèment de laine), magasin, hasard (dé à jouer), zénith, guitare, alezan, gazelle, girafe
Il faut ajouter les mots d’origine arabe venus de la colonisation et aujourd’hui des banlieues, plus familiers : bled, toubib, maboul, kiffer, le seum...
La Renaissance : l’affirmation du français
Laissons passer quelques siècles, notamment la période sombre de la guerre de 100 ans, pestes, famine (1/3 de la population meurt). Le françois a gagné du terrain au 14ème et 15ème siècle.
Ballade des Dames du temps jadis - François Villon
Dictes-moy où, n’en quel pays,
Est Flora, la belle Romaine ;
Archipiada, ne Thaïs,
Qui fut sa cousine germaine ;
Echo, parlant quand bruyt on maine
Dessus rivière ou sus estan,
Qui beauté eut trop plus qu’humaine ?
Mais où sont les neiges d’antan !
Où est la très sage Heloïs,
Pour qui fut chastré et puis moyne
Pierre Esbaillart à Sainct-Denys ?
Pour son amour eut cest essoyne.
Semblablement, où est la royne
Qui commanda que Buridan
Fust jetté en ung sac en Seine ?
Mais où sont les neiges d’antan !
La royne Blanche comme ung lys,
Qui chantoit à voix de sereine ;
Berthe au grand pied, Bietris, Allys ;
Harembourges, qui tint le Mayne,
Et Jehanne, la bonne Lorraine,
Qu’Anglois bruslèrent à Rouen ;
Où sont-ilz, Vierge souveraine ?…
Mais où sont les neiges d’antan ! .../...
Ce texte est compréhensible (presque), nous arrivons à notre français moderne.
L’engouement pour l’Italie (16ème siècle)
L’Europe est fascinée par ce pays en avance sur le plan économique, militaire et culturel dès le 15ème siècle : Raphaël, Michel-Ange, Boticelli… Léonard de Vinci est invité par François Ier en 1515. Catherine de Médicis épouse le futur Henri II en 1533 et sera régente pendant 20 ans.
On aime l’Italie passionnément, on mange avec une fourchette… On utilisait 8000 mots italiens. Il en reste 300 environ.
Les emprunts à l’italien
banque : banque (de banca) la rue des Lombards : riches commerçants italiens, puissants banquiers
guerre : alarme ( all’arme = aux armes, alerte (all’erta=sur la hauteur), soldat (avant soudard), estafette, embuscade, bandit, brigand, canaille
la table : banquet, festin, bocal, gélatine, saucisson, biscotte
l’architecture et les arts : balcon, coupole, gradin, façade, aquarelle, arpège, solfège, sérénade, virtuose
les vêtements : caleçon, costume, escarpin (scarpino = petite chaussure) pantalon, pantoufle, veste
autre : douche, gazette, poltron
L’affirmation du Français, 1539 : l’ordonnance de Villers-Cotterêts
François Ier déclare le français comme langue de l’administration au lieu du latin. Les actes officiels, décrets et lois seront rédigés en « langage maternel françois » et non autrement. Le peuple ne comprenait pas le latin. Dès le 13ème siècle, on avait déjà commencé à rédiger en langue vulgaire.

L’ordonnance de Villers-Cotterêts
Les grands auteurs et La Pléiade
Rabelais, Marot, Montaigne et les poètes de La Pléiade (Du Bellay et Ronsard ...) ont permis au français de s’affirmer en face du latin. Ils enrichissent la langue avec des mots nouveaux, même aux patois pour Rabelais. Ils encouragent à innover, c’est une période foisonnante, le vocabulaire français s’est accru de plusieurs centaines de mots.
En 1549, les poètes de la Pléiade, dont Ronsard et Du Bellay sont les représentants les plus connus, font paraître Défense et illustration de la langue française sous la plume de Du Bellay : il dit dans le 1er chapitre que nostre langue ne doit pourtant estre desprisée, mesme de ceux auxquels elle est propre et naturelle, et qui en rien ne sont moindres que les Grecs et Romains
Plus loin, il dit : nostre langue, qui commence à fleurir sans fructifier, ou plustot, comme une plante et vergette, n’a point encore fleuri, tant s’en faut qu’elle ait apporté tout le fruit qu’elle pourrait bien produire.
Il s’agit de « défendre » la langue française en tant que grande langue littéraire, à l’égale du latin ou de l’italien, et d’expliquer comment l’« illustrer » par de grands textes en langue française dans le domaine de la poésie notamment. Écrire en français a été un choix réfléchi, un acte volontaire pour ces écrivains du 16ème siècle. Montaigne a hésité entre le latin, le gascon et le français pour écrire ses « Essais »
La naissance de doublets
Dans la mesure où la langue française est issue en grande partie du latin parlé qui s’est peu à peu déformé, les mots latins ont depuis la conquête romaine de la Gaule petit à petit changé de prononciation.C’est dans le cadre de cette évolution phonétique que par exemple le mot latin hospitalem (de hospitis, celui qui reçoit des autres) a abouti au mot français hôtel.
Il faut se souvenir qu’au Moyen Âge, presque tous les écrits savants étaient en latin, mais qu’à partir du 14ème siècle, et surtout au 16ème siècle, les savants et les écrivains ont traduit de nombreux textes anciens latins ou grecs en français. Ils ont alors directement créé des mots français à partir des mots de ces langues anciennes : le nom latin hospitalem a par exemple été repris et a donné directement le mot français hospital (hôpital).
En reprenant quasiment tel quel un mot latin (auscultare transformé en ausculter) pour l’introduire dans la langue française, alors qu’existe déjà un mot français issu de ce même mot latin, mais très déformé (écouter qui a pour racine lointaine auscultare), les écrivains et les savants créent ce que l’on a appelé des doublets : ausculter et écouter sont des doublets.
Les doublets : MOT LATIN -> français populaire / mot savant
ri’gidus -> raide / rigide
fra’gilis -> frêle / fragile
liberare -> livrer / libérer
auscultare -> écouter / ausculter
singularis -> sanglier / singulier
Au 17ème et 18ème siècle, la langue française se stabilise
Au 17ème siècle, on assiste à une période de stabilité, dominée par Louis XIV, le roi soleil, monarchie absolue qui veut imposer sa norme.
On met la langue dans un corset
L’idée est de mettre de l’ordre dans le foisonnement du siècle précédent. Malherbe, poète de la cour, est partisan d’un style simple, clair. Il défend la notion de « pureté » de la langue, en faisant par exemple la chasse aux latinismes, aux vocables provinciaux, aux mots techniques, aux expressions archaïques, au terme qualifiés de « sales » ou « bas » (barbier, poitrine), à tous les mots qui peuvent être ambigus. Clarté et sobriété !
On comprend très bien la langue de Racine, Corneille, La Fontaine, Molière….
En 1635, Richelieu fonde l’Académie française et, en 1694, paraît la première édition du Dictionnaire de l’Académie qui devait fixer le sens des mots
En 1673, l'Académie française propose d’établir les règles de l'orthographe française, car l’orthographe n’était pas encore fixée, les graphies s’étaient multipliées dans le désordre. Pendant longtemps, on a écrit le français presque comme on le parlait. Discussions âpres, mais on préfère l'orthographe respectueuse de l’étymologie « qui distingue les gens de Lettres d'avec les ignorants et les simples femmes ». Pas de simplification.
corps (corpus) /temps (tempus)
Le franswé rayonne
Cette langue devient une langue parlée dans les cours européennes et s’exporte dans les nouvelles colonies. C’est la langue de la diplomatie. Paris est la capitale universelle, c’est le « grand siècle « du roi Soleil ». Elle rayonne, mais dans le royaume les habitants parlent patois, la langue n’était parlée que par l’élite.
Anectode : Racine écrit à La Fontaine (1661) : J’avois commencé dès Lyon à ne plus guère entendre le langage du pays, et à n’être plus intelligible moi-même. Ce malheur s’accrut à Valence, et Dieu voulut qu’ayant demandé à une servante un pot de chambre, elle mît un réchaud sous mon lit. Vous pouvez vous imaginer les suites de cette maudite aventure...
Cette situation se prolonge au 18ème siècle. À la révolution, on a voulu abolir les patois pour consolider la République « une et indivisible » → échec (dans chaque commune, un enseignant).
1 Français sur 10 parlait français
1 Français sur 4 ne le connaissait pas du tout
Le temps de l’école
1881, 1882 Jules Ferry instaure l’école laïque, gratuite et obligatoire.
À l’école, on parle français et à la maison le patois
La 1ère guerre mondiale : les soldats venus de tous les coins de France sont regroupés ; ils communiquent en français.
Les médias : large diffusion de la langue.
L’Anglais, vieux compagnon de route
Notre langue a beaucoup emprunté et aussi donné à de nombreuses autres langues et parmi celles-ci, l’anglais a une place toute particulière : depuis 9 siècles, c’est « je t’aime, moi non plus ! »
Du 11ème (conquête de l’Angleterre par Guillaume de Normandie) au 15ème siècle du français vers l’anglais. Présence constante de la culture française et de sa langue.
tower (du français tour)
butler (du français bouteiller = échanson)
gentle (bien né puis généreux et de bonne famille → gentleman)
to wait (ancien fr guaitier) « guetter » → évolution vers « attendre »
cabbage (chou) métaphore à partir de caboche (tête) mot d’origine normande
cattle (bétail) forme normande de cheptel
country campagne puis pays natal (ancien français cuntree ) parcelle contrée
noise bruit (ancien français « noise » = querelle bruyante (chercher noise)
porridge bouillie (ancien frrançais potage = qui est cuit dans un pot)
to toast faire griller ancien français toster = rôtir
Souvent, ces mots français se sont si bien intégrés qu’ils ont l’allure de mots nés en Angleterre et lorsqu’ils sont revenus beaucoup plus tard, on ne les reconnaissait plus.
flirter ( fleureter =conter fleurette), tennis (tenetz= tenez au moment de lancer la balle au jeu de paume), nice vient du fr « stupide, simple d’esprit » → « précis » en anglais et ensuite « agréable »
Du 18ème siècle à nos jours, de l’anglais au français
Les premiers emprunts massifs à l’anglais datent de la Révolution. Depuis Voltaire, on admire leur système politique → vocabulaire de la vie politique : exemple amendement, convention, pétition, session….
Bcp de mots français sont revenus d’Angleterre sous une nouvelle forme et avec un sens nouveau : interview (publique ) de entrevue (privé), nurse de nourrice nurse = infirmière et à son retour gouvernante d’enfants, sport de deport (amusement) en anglais plaisanterie puis jeu en plein air.
Aujourd’hui
- le monde du spectacle : casting, clip, remake, voix off,
- le monde des affaires et de la pub : mailing, packaging, showroom,
- le monde du sport : le top, top niveau, pole position, jogging,
- dealer, overdose, cutter, hold-up…
Les ringards
prendre un drink on the rocks ou un ice-cream dans un milk-bar ou un snack-bar avec darling, spleen et dandy ... Tous ces mots sont « has been »
Conclusion :
Comme on l’a vu, le latin est donc la base de la langue française : environ 80% des mots français viennent du latin, même si de nombreux apports viennent d’autres langues.
Ce latin est même présent tel quel dans nombre d’expressions et de proverbes que l’on trouvait autrefois dans les pages roses du dictionnaire Larousse, comme : ad litteram = à la lettre, errare humanum est = se tromper est humain, mens sana in corpore sano = un esprit sain dans un corps sain
Il joue un rôle important en botanique où chaque fleur, chaque fruit, chaque arbre a, en plus de son nom populaire, un nom latin qui permet de l’identifier. Il a même permis l’introduction en français d’un grand nombre de mots grecs. En effet, après la domination des territoires grecs dès le 3ème siècle avant J.-C., les Romains, éblouis par la culture grecque ont emprunté à celle-ci de nombreux mots dans différents domaines : science, philosophie, rhétorique, théâtre
Par ex, le mot grec politéia (art de gouverner la cité ) est passé en latin sous la forme politia puis en français a donné politique, police (en vieux français gouvernement).
Bien sûr, pendant la Renaissance où l’on redécouvre l’Antiquité, on a abondamment puisé directement dans les racines grecques et latines pour créer de nouveaux mots, par exemple hypothèse, sympathie, hémorragie. Les mots français issus du grec sont souvent reconnaissables grâce à la voyelle « y », aux groupes « th », « ph », qui sont le souvenir de la voyelle upsilon et des consonnes theta et phi en grec.
Ces deux langues anciennes souvent dites « mortes » sont en fait encore très vivantes dans notre langue par l’abondance des mots français qu’elles ont engendrée et qu’elles engendrent encore aujourd’hui. En effet, quand on veut créer un mot nouveau en français, c’est le plus souvent dans les racines de ces 2 langues qu’on va puiser (latin multi, grec poly = nombreux), (latin omni, grec pan = tout).
Et comment ne pas terminer par ce que les puristes appellent des « monstres », c’est-à-dire des mots à moitié grecs et à moitié latins comme l’automobile qui va permettre à certains de regagner leur domicile et dont le nom est constitué du grec « auto » =soi-même et du latin « mobile » = qui se meut/ se déplace.
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Pour aller plus loin, bibliographie, documentation et sources :
Henriette Walter : L’aventure des mots français venus d’ailleurs, Le français dans tous les sens, L’aventure des langues en Occident. https://www.babelio.com/auteur/Henriette-Walter/6151/bibliographie
Jean Pruvost : La langue française : une longue histoire riche d’emprunts, Des mots sur plus de vingt siècles : du gaulois à la langue des cités (conférence), Nos ancêtres les Arabes : Ce que notre langue leur doit. https://www.babelio.com/auteur/Jean-Pruvost/82016/bibliographie
Bescherelle : Chronologie - L’histoire de la langue française. https://www.babelio.com/livres/Couprie-Bescherelle-Chronologie-de-la-litterature-franca/805884
et sur internet
Planete Jean Jaures (site éducatif pour les jeunes) : http://planetejeanjaures.free.fr/
Atla
s sonore des langues régionales de France.
Une même fable d'Ésope peut être écoutée et lue en français (en cliquant sur Paris) et en langues régionales (en cliquant sur les différents points de la carte) : https://atlas.lisn.upsaclay.fr/?tab=Hexagone

Merci à toutes et à tous pour votre visite et amitié
